CENTRE NATIONAL D'ETUDES SPATIALES
Groupe d'Etudes des Phénomènes Aérospatiaux Non-identifiés
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Toulouse, le 26 octobre 1981 N° 256 CT/GEPAN
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NOTE TECHNIQUE N° 8
Enquête GEPAN n° 79/06
AVANT PROPOS
CHAPITRE 1 : PREMIERS ÉLÉMENTS D'ENQUETE
CHAPITRE 2 : ANALYSE DES DISCOURS ET COMPORTEMENTS DES
TÉMOINS
CHAPITRE 3 : DESCRIPTION DU PHÉNOMÈNE D'APRÈS UNE ÉTUDE
CRITIQUE DES TÉMOIGNAGES DE ROSINE ET LUCILLE
CHAPITRE 4 : ÉTUDE DE LA TRACE
CHAPITRE 5 : DONNÉES COMPLÉMENTAIRES
CHAPITRE 6 : CONCLUSIONS
ANNEXE 1 : APPLICATION D'UN MODÈLE THÉORIQUE DE LA PERCEPTION
ANNEXE 2 : LES PROCÉDURES DE REPÉRAGE DIRECTIONNEL - DISCUSSION
ET PROPOSITION DE RECHERCHE
ANNEXE 3 : RECONSTITUTION DU PHÉNOMÈNE FONDÉE SUR L'HYPOTHÈSE
D'UN OBJET PHYSIQUE UNIQUE
ANNEXE 4 : EXPÉRIENCES SUR LES PROPRIÉTÉS MÉCANIQUES D'UN TISSU
HERBEUX
APPLICATION D'UN MODÈLE THÉORIQUE DE LA PERCEPTION
( Manuel JIMENEZ )
Sommaire :
- Modèle théorique de la perception de BRUMER
- Transposition du modèle théorique aux thèmes des
entretiens psychologiques des enquêtes du GEPAN
- Application à l'observation de Rosine
- Que conclure du témoignage de Rosine ?
- Essai d'interprétation du témoignage de Rosine
APPLICATION D'UN MODELE THÉORIQUE DE LA PERCEPTION
1. MODELE THÉORIQUE DE LA PERCEPTION
La conception de la perception de Bruner ( Brunet, 1957, 1958 ) est considérée
comme une des bases les plus importantes de la psychologie actuelle de la
perception. Même si certains des concepts de Bruner ont été critiqués, voire
dépassés, la plupart d'entre eux sont toujours d'actualité.
Il en est ainsi des attitudes du sujet lors de la perception. Rappelons que, selon
Bruner, la perception n'implique pas une analyse exhaustive d'un objet ou
événement. Elle ne prend en compte que quelques indices échantillons sur le
stimulus. Ces indices permettent de classer le stimulus dans une catégorie
d'équivalence : "cette chose est ronde, sa surface n'est pas lisse, c'est de couleur
orangée, de telle et telle dimension, c'est donc une orange..." ( Bruner 1957, pp. 123 ).
La perception est, en quelque sorte, un processus de décision. En outre, elle n'est
pas passive, le sujet cherche d'une façon active les indices caractéristiques d'une
série d'objets qu'il s'attend à percevoir. Nous appellerons "attente perceptive" ce
volet du processus, qui consiste à anticiper la situation à venir.
Ce qui nous intéresse ici, ce sont les conditions pour que le processus conduise à la
décision que le nombre d'indices prélevés est suffisant pour décréter, par exemple,
que le stimulus "est une orange".
Pour Bruner, ce nombre suffisant d'indices est en raison inverse d'une
caractéristique de l'attente perceptive : la "force de l'attente perceptive". En effet, les
perceptions antérieures constituent un contexte permettant au sujet de connaître la
probabilité d'occurence de tel ou tel événement grâce aux expériences passées des
contextes et événements semblables.
Ces événements d'occurence plus ou moins probables se cristalisent dans des
attentes perceptives plus ou moins fortes. Ainsi l'attente perceptive dépend de "ce
que le sujet sait, ou croit savoir, de ce qui peut se produire".
Mais l'attente perceptive dépend aussi de "ce que le sujet veut - ou craint - qu'il se
produise", c'est-à-dire de sa motivation - consciente ou inconsciente - pour tel ou tel
type d'événement, à ce moment précis.
Les motivations constituent le volet affectif de l'attente perceptive f elles relèvent des
besoins affectifs du sujet au moment de la perception, d'une façon positive
- recherche du stimulus - ou d'une façon négative - évitement du stimulus -.
Les probabilités séquentielles des événements constituent le volet cognitif de
l'attente perceptive ; elles dépendent de l'expérience perceptive du sujet, mais aussi
de ses connaissances conceptuelles.
Ces deux déterminants des attentes perceptives, constituent l'échelle d'attente
cognitivo-affective où se classent les événements attendus par le sujet dans un
contexte donné - volet cogniti f- en fonction de ses motivations à un instant donné
- volet affectif -. La position dans cette échelle cognitivo-affective indique la force de
chacune des attentes perceptives du sujet à un endroit et à un moment donnés.
En fonction de la force des attentes perceptives, les attitudes du sujet lors de la
perception peuvent se situer entre deux cas extrêmes :
rien dans le contexte de la situation ou dans les motivations du sujet ne lui
permet d'élaborer une hypothèse particulière. Le sujet se trouve alors en
attitude de recherche ouverte, dans laquelle le maximum possible
d'hypothèses les plus diverses est comparé au maximum possible d'indices ;
le contexte et/ou les motivations permettent au sujet l'élaboration d'une seule
hypothèse très forte sur la nature de l'événement. Le sujet est alors en attitude
de filtrage perceptif : seuls y sont recueillis les indices confirmant l'hypothèse
en question. Dans cette attitude, le nombre nécessaire de ces indices pour
que le processus prenne la décision d'accepter l'hypothèse, se trouve abaissé
en fonction de la force de l'hypothèse.
Dans la plupart des cas, le sujet se trouve dans une situation conduisant à une
attitude se trouvant entre ces deux cas extrêmes. Dans les cas les plus communs,
les attentes cognitivo-affectives du sujet se cristallisent dans toute une série
d'hypothèses plus ou moins fortes. Il fait alors une recherche sélective, en
commençant par la recherche des indices correspondant aux attentes les plus
fortes. S'il trouve ces indices, il arrêtera la quête dès que le nombre de ceux-là sera
suffisant par rapport à la force de l'hypothèse. Par contre, si les hypothèses les plus
fortes ne sont pas confirmées, le sujet cherchera les indices correspondant aux
hypothèses restantes, sans oublier que le processus demande un grand nombre
d'indices pour confirmer une hypothèse faible.
Le processus venant d'être expliqué est évidemment inconscient pour sa plus
grande part. Le sujet n'a conscience que de ses points les plus significatifs :
confirmation partielle ou échec des hypothèses les plus approfondies, lors du
processus, identification du stimulus à la fin de celui-ci.
Le maintien d'une décision perceptive sur un stimulus donné dépend, par ailleurs,
de nouvelles informations qu'il peut apporter dans le temps. Dans ce sens, un
stimulus de courte durée peut conduire à une décision perceptive d'une probabilité
d'exactitude faible, ce qui n'empêche pas ce sujet de considérer sa décision comme
bonne ; c'est-à-dire de considérer le stimulus comme correctement identifié.
Rappelons que l'économie pousse le processus vers les décisions rapides,
lesquelles sont facilitées par les hypothèses fortes.
Une probabilité d'exactitude faible accompagne en particulier les hypothèses dont la
force émane principalement des motivations du sujet, plus subjectives, que du
contexte événementiel.
C'est le cas, par exemple, de la mère qui, préoccupée par la santé de son bébé qui
dort, interprète le moindre bruit comme des pleurs. Elle réalise ainsi un filtrage
perceptif, en extrayant de tous les sons composant le bruit ceux qui se rapprochent
d'un pleur. La décision perceptive qui a conduit à l'identification du bruit en tant que
pleur, ne sera infirmée que si la suite des événements permet à cette mère de
constater le sommeil tranquille de son bébé.
Mais, les hypothèses fortes déterminées par le contexte n'échappent pas, non plus,
à l'éventualité d'une faiblesse dans sa probabilité d'exactitude. N'oublions pas, en
effet, que le contexte événementiel passe à travers des probabilités d'apparition
pour le sujet, de tel ou tel type d'événement dans telle ou telle situation. Pour le
sujet, cela veut dire que la force de l'hypothèse dépend de la représentation
subjective des probabilités d'apparition représentation qui dépend du vécu, des
connaissances, voire des croyances du sujet en question.
Rappelons de surcroit, que l'attitude perceptive découlant couramment d'une
hypothèse forte, c'est-à-dire le filtrage perceptif, conduit le sujet à ne prendre en
considération que les indices pertinents pour confirmer l'hypothèse.
Ainsi, toute hypothèse forte conduisant à une décision perceptive rapide, ne peut
être considérée, a priori, que comme accompagnée d'une très faible probabilité
d'exactitude.
2. TRANSPOSITION DU MODELE THEORIQUE AUX THEMES DES
ENTRETIENS PSYCHOLOGIQUES DES ENQUETES DU GEPAN
L'optique exposée justifie théoriquement un des thèmes des entretiens
psychologiques des enquêtes du GEPAN : "l'interprétation immédiate". En suivant le
modèle de la perception de Bruner, l'interprétation immédiate correspond à une
décision perceptive rapide, découlant d'une hypothèse forte et qui est
accompagnée, a priori, par une faible probabilité d'exactitude.
Rappelons une fois de plus que la faible probabilité d'exactitude du contenu d'une
interprétation immédiate, ne doit pas être confondue avec une faible exactitude de
ce contenu.
De la même façon, l'attente cognitivo-affective indiquant la force de l'hypothèse
perceptive, se retrouve dans un autre thème d'enquête du GEPAN "les
connaissances relatives aux PAN et les croyances les accompagnant".
En transposant le modèle de Bruner on peut avancer que plus les croyances et
connaissances du sujet vont vers tel type de phénomène, plus il pourra élaborer
facilement une hypothèse forte sur l'apparition de phénomènes de ce type.
Lorsque les croyances et connaissances du sujet se retrouvent dans la décision
perceptive, elles peuvent être interprétées comme des indicateurs de la faible
probabilité d'exactitude de cette décision, bien plus que du contraire.
En effet, les connaissances actuelles des stimulus OVNI sont si faibles qu'elles ne
permettent pas de créer une représentation suffisamment objective de ces stimulus.
Ainsi, les connaissances et les croyances qu'un sujet a du phénomène, ne peuvent
être considérées que comme un filtre subjectif agissant sur la perception du
stimulus réel. Cela est applicable autant aux croyances qu'aux connaissances qui
constituent, en quelque sorte, le champ subjectif des probabilités d'apparition des
événements.
3. APPLICATION A L'OBSERVATION DE ROSINE
Dans le cas présent, on a affaire à un sujet dont la croyance l'explication
extraterrestre des PAN est forte : "soucoupe"... "bonhommes qui vivent dans le ciel".
Cette croyance pourrait avoir son origine dans une adhésion aux feuilletons
télévisés ( malgré l'interdiction de sa mère : "pareil à ce qu'on voit à la télé" ) ou tout
autre média. De surcroit, cette croyance se trouve renforcée le jour de l'observation
par "l'enlèvement" de Nestor survenue la veille. Cet événement agit comme élément
sensibilisateur des attentes perceptives du sujet.
Au moment de la première phase de l'observation, quelque chose se trouve dans le
ciel, face au témoin. Cette chose semble se déplacer par rapport au fond.
Le fait que ce stimulus se trouve dans le ciel et qu'il semble se déplacer, peut suffire
au sujet pour privilégier et confirmer l'hypothèse perceptive d'une soucoupe volante,
en ignorant toutes les autres. En effet, le sujet reconnaît n'avoir pas pensé à
d'autres interprétations ( avion, hélicoptère ) et il a immédiatement décidé qu'il
s'agissait d'une "soucoupe"*. L'élément qui semble avoir fixé l'hypothèse perceptive,
en procédant d'une "recherche sélective" à un "filtrage perceptif" est un
élément affectif : le témoin nous a indiqué que le stimulus lui a fait penser
immédiatement à l' enlèvement de Nestor. Nestor n'est pas considéré par
le témoin comme un jeune homme**, mais comme un garçon ( "le garçon de Paris" ).
Cela peut lui permettre de s'y identifier et de craindre son propre enlèvement,
au point de fixer trop rapidement cette hypothèse sur le stimulus.
* Rappelons que cette décision est inconsciente, de toute façon.
** Nestor avait 19 ans à ce moment-là. Rosine en avait 13…
Au début de la deuxième phase de l'observation - soucoupe atterrie et bonhomme -,
les attentes perceptives en ce qui concerne l'idée soucoupiste et extraterrestre
occupent tout le processus perceptif du sujet ; ces attentes le poussent à chercher
et à ne percevoir que les éléments pouvant les confirmer - "filtrage perceptif" -.
Effectivement, Rosine vient de "voir" une soucoupe volante dans le ciel - contexte
perceptif antérieur - et elle est envahie par une grande peur d'être enlevée - volet
affectif -. Face à cette attitude perceptive, n'importe quel stimulus ne correspondant
pas à l'univers familier du témoin sera perçu - interprété - hâtivement en fonction des
attentes citées. Il suffira que ce stimulus puisse fournir quelques faibles indices
pouvant confirmer les hypothèses avancées ; par exemple, quelque forme vague un
peu lumineuse pourra être interprétée comme la soucoupe avec son occupant à
côté.
Rappelons qu'il y a eu discontinuité entre les deux phases de l'observation :
soucoupe en vol et soucoupe ayant atterri. Signalons que le témoin, tout en étant
conscient de ne pas avoir aperçu le bonhomme en entier, indique qu'il était "pareil à
ce qu'on voit à la télé". Signalons aussi que le temps pendant lequel le bonhomme a
été perçu est estimé par le témoin à 5 secondes. Or, il est connu que l'émotion est
un facteur très important de la surestimation de la durée ( cf. Fraisse 1967 ) et que
les erreurs perceptives augmentent avec la diminution de la durée du stimulus.
Les dessins de Rosine ( cf. croquis n° 3.1. ) apparaissent dans cette optique comme
le résultat d'une transformation de l'information perçue. Cette transformation est
analogue à celle du filtrage perceptif mais se situe sur un autre plan. En effet, si le
témoin semble n'avoir enregistré des stimulus que le peu d'éléments qui
confirmaient ses attentes, les catégories perceptives générales correspondantes
- soucoupe, bonhomme - sont à nouveau transformées dans le dessin qu'il en fait.
Cette transformation se réalise en fonction des stéréotypes illustrant ces catégories
générales.
Luquet ( 1929, cité par Mialaret 1965 ) rappelle que "pour l'adulte un dessin est
ressemblant quand il reproduit du modèle ce que son oeil en voit, pour l'enfant
lorsqu'il traduit ce que son esprit en sait". Mialaret ( 1965 ) signale que "l'enfant fait
figurer dans le dessin des éléments qu'il n'a pas vu et qu'il peut utiliser un mélange
de points de vue pour ajouter des détails au dessin".
On comprend alors que la forme ronde devienne allongée, "soucoupiste",
puisqu'elle doit représenter une soucoupe volante ; que la silhouette ait des mains,
des traits de visage, voire un casque qui le représentent comme un spationaute.
Ainsi le dessin de Rosine n'est pas réaliste - instantané - du réel, mais symbolique,
voulant représenter moins ce qui a été vu par le témoin, que ce qu'il sait de ce qu'il
croit avoir vu.
4. QUE CONCLURE DU TEMOIGNAGE DE ROSINE ?
En fonction des connaissances actuelles sur la perception humaine on ne peut
conclure qu'en affirmant que les stimulus conduisant à la narration du témoin
peuvent être extrêmement éloignés de la description qui en est faite.
Des stimulus très divers et anodins ( nuages irisés, avion, phares de voiture,
machine agricole, ... ) ont pu être à l'origine des perceptions de Rosine.
Mais cette conclusion n'implique pas le rejet catégorique comme stimulus possible,
d'un phénomène proche de celui décrit par le témoin.
Cette conclusion ne fait que souligner ce qui a été déjà dit lors de l'évaluation du P.E.S.M. :
UNE TRES FORTE PROBABILITE QUE LA SUBJECTIVITE DU
TEMOIN SOIT INTERVENUE DANS SON TEMOIGNAGE.
5. ESSAI D'INTERPRÉTATION DU TÉMOIGNAGE DE ROSINE
On comprend aisément que, à la lecture des lignes précédentes, le lecteur puisse
être en désaccord avec notre conclusion.
Nous nous trouvons face à un cas d'une classe très rare ( RR3 )* en raison de la
présence de traces, mais pour lequel l'analyse des témoins tend à conclure à une
très grande subjectivité.
* La cohérence interne de cette classe a été montrée
statistiquement ( cf. Rospars 1977 ).
Pourtant, en dehors de la présence des traces, que la présente analyse partielle se
doit d'ignorer, la conclusion précédente s'appuie sur une analyse plus approfondie
des rapports dynamiques entre le témoin principal et son témoignage. Cette analyse
s'appuie sur les connaissances que la psychologie a actuellement de la perception
humaine.
BIBLIOGRAPHIE DE L'ANNEXE 1
BRUNER J.S., Social psychology and perception, in Maccaby E.E.,
Newcomb T.M. Hartley E. L. (éd.) , Readings in Social Psychology, New-York, Holt, 1958
BRUNER J.S. "On perceptual readiness", Psychol Rev., 1957, 64, 123-152
FRAISSE P. "Perception et estimation du temps", in Fraisse P., Piaget J.,
Traité de psychologie expérimentale, Tome VI, P.U.F., Paris, 1967
MIALARET G. Psychologie expérimentale du dessin, in Fraisse P., Piaget J.,
Traité de psychologie expérimentale, Paris, P.U.F., 1965
ROSPARS JP. Recherche de modèles de répartition dans l'espace et dans le temps
d'atterrissages allégués d'OVNI aux Etats-Unis, Communication privée, 1977
JIMEMEZ M., Psychologie de la perception et témoignage humain,
Note Technique du GEPAN N°10
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